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Chapitre XI
a semaine n’en était pas encore à son apogée,
monsieur Fougerol, mon carnet baillant ma forfaiture en main, se prit
pour Dieu le Père. Raide comme la Justice, il m’extirpa des rangs prêts
à s’engouffrer dans leur classe. Pris au piège, comme un rat dans
son trou, je le fixai de toute la pureté de mon regard d’azur. Puis,
je m’emberlificotai, avec outrecuidance, dans les mailles d’une
explication douteuse : — C’est pas ma faute,... c’est le stylo qui a coulé...
Alors j’ai gommé la tache... Loin
d’être convaincu le directeur souligna l’énormité du mensonge. — Schwartz, gronda-t-il de sa voix caverneuse, vous êtes bien
sûr de ce que vous contez-là ? Ne serait-ce pas plutôt une de vos
tentatives pour échapper à une juste punition de votre mère ? —
.....!, le visage cramoisi, des perles d’angoisses sur le front, je
restai coi. Dans
la cour silencieuse, où même les mouches semblaient s’être tues,
face à une classe attentive, mes orteils crispés incapables de se
transformer en tarière pour me faire disparaître sous terre, je fus
pris par surprise. Rapide comme, l’éclair, fracassante comme le
tonnerre, la grosse patte velue du directeur s’affala sur ma joue et
faillit m’envoyer à terre. Puis, devant la persistance de mon
silence, une absence totale de larmes, et la limpidité de mon œil
toujours en train de le scruter, d’un : — Retournez en classe, petit insolent ! Je verrai avec vos
parents pour la suite à donner à votre acte, lissant ses vieilles
bacchantes d’un geste victorieux, il se délecta de la menace
empoisonnée dont il venait de me gratifier. Enfin, il disparut dans son
bureau. « Le
monstre ! Au lieu de traiter cette affaire entre hommes, il en appelait
à la droiture de Mère. Il préférait s’en remettre à elle pour décider
de la punition. Il allait y avoir du sport ! » Tout
en essayant d’apaiser le feu de ma joue, je ruminai en silence : — Espèce d’empaffé, t’as vraiment de la chance que
l’organisme de protection de l’enfance soit inexistant, sinon, je te
le jure, je t’en aurais fait voir de toutes les couleurs. Rappelé
à la réalité par monsieur Vachet, j’oubliai l’algarade et le feu
de ma joue. Je planchai afin de combler l’immense profondeur de mes
lacunes. Je crus l’incident clos. Je
n’attendis pas longtemps avant de percevoir les effets des paroles
prophétiques de monsieur Fougerol. Cueilli dès la sonnerie de la
cloche, Mère me propulsa, sans ménagement, dans le bureau directorial.
La fête commençait. Faute
de pouvoir me tenir sous sa coupe par mes boucles blondes, sacrifiées
chez un coiffeur, Mère saisit au vol mon oreille gauche à
l’arracher. Furibonde, rouge à s’étouffer, elle me cracha le
souffre de ses vociférations sous l’œil, patibulaire et glacial, de
monsieur Fougerol. Silencieux,
morfondu, mais non repenti, je restai impassible face au déluge des : — Un voyou ! Tu n’es qu’un sinistre voyou. tu ne vaux pas
mieux que les gamins des rues, — Les enfants de troupe, la maison de correction... — Tu ne mérites rien d’autre... — Il m’aura tout fait celui-là ! Un faussaire dans ma maison !
C’est le diable en personne !... Tu vas voir espèce de...., Je
la laissai s’époumoner. En attendant la fin de sa tempête, je snobai
le balancement du fauteuil du directeur, rythmé par les quatre vérités
de Mère. Je m’interrogeai : —
.... ? « Qu’allait-elle
encore m’assener ? » — Attends un peu que je t’envoie à Nancy en pension chez les
Jésuites à la rentrée... Tu vas voir ton père... L’ardeur
vindicative de Mère semblait inépuisable et monsieur Fougerol, lassé
de ces cris désordonnés capables de lui détruire les tympans, décida
à mettre un terme au ridicule de la cacophonie de Mère : — En attendant, mon petit, vous viendrez jeudi matin. Une bonne
journée au pain sec et à l’eau vous fera réfléchir... Il
extirpa son opulente personne d’un fauteuil éreinté. Pour clore le
« Concert d’Orgues de Staline » de Mère, il nous poussa
vers la sortie tout en chuchotant : — N’en faites pas trop... Il a compris. Il n’est pas
près de recommencer, à peine audible. Une
joue marquée, une oreille à moitié décollée, je ne m’en tirais
pas trop mal. Les effets corporels de la tempête n’étaient pas plus
douloureux qu’un genou ou un coude victime d’une mauvaise chute. Stoïque,
les yeux aussi secs que le désert de Gobi, j’affichai ma résistance.
Pourtant, sous la crainte du fil de l’épée de Damoclès brandie par
Mère, je pleurais ma désolation : « Les
Jésuites ! La pension chez les Jésuites ! » Un
tel exutoire, pour juguler mon penchant naturel à mettre mes tares en
valeurs, allait permettre à Mère de gommer ma présence à la maison.
Enchaîné aux fers de la vertu, dans ce bagne d’hypocrites, je
courrai à ma déperdition. Une telle sanction était capable
d’engendrer une dépression. Pourtant, je me révélai d’une essence
si rare que ma seule obsession fut : « Comment
éviter le massacre ? » Après
la réaction de Mère, j’aurais eu tort de ne pas appréhender celle
de Père à son retour quand, dans son immense bonté, elle lui aurait
tout conté par le menu. J’en fus pour mes frais. Rien ! Elle ne
laissa rien transpirer. Je compris : l’affaire était sérieuse.
Si Mère agissait ainsi, c’est qu’elle entendait mener son plan
jusqu’au bout. Quitte à se serrer la ceinture quelque peu pour payer
la pension, elle allait entreprendre un subtil travail de persuasion.
Et, le moment venu, pour décider de mes études secondaires, Père
conclurait : — Envoyons-le en pension à Nancy chez les pères Jésuites ! Cela
commençait à sentir le roussi. Dans une telle ambiance, quel intérêt
à parler de mon tête-à-tête avec un quignon de pain rassis, face aux
tartines beurrées, au pâté-jambon et au kil de gros rouge d’un
Vachet chargé de surveiller le pique-nique de mon jeudi pénitentiaire ?
A part l’ampoule de mon majeur, gagnée dans un exercice d’écriture
titanesque imposé, malgré la mauvaise volonté d’une plume
sergent-major vite remplacée par une des infâmes gauloises de mon
bourreau, je n’en retirai aucun profit. Mon seul plaisir fut de faire
languir le père Vachet, à dix-sept heures trente, lorsque, avec son
envie mal dissimulée de prendre la tangente, sous une fausse clémence,
il me jeta : — Allez Schwartz, je vous libère. N’en parlons plus. d’un
: — M’sieur, j’peux pas, j’ai pas fini..., je le renvoyai
se trémousser sur sa chaise. Au
bout de dix minutes, de plus en plus pressé de rejoindre je ne sais
quelle nana, il osa
insister : — Allez ! Filez ! Je
tenais ma vengeance : — M’sieur, j’peux pas rentrer, il n’y a personne à la
maison avant dix-huit heures trente. Et,
tandis qu’il se trémoussait sur sa chaise avec impatience je jubilai :
« Pas
de pitié mon salaud ! Si je suis avec toi, c’est ta faute. Je
vais pas te permettre de satisfaire ton envie de prendre la poudre
d’escampette. Et puis, que tu te fasses engueuler pour ton retard,
c’est tout à fait normal. Ça t’apprendra ! » * * * * Conciliabules,
âpres discussions, calculs savants, sournoises persuasions, quand elle
me pensait endormis, Mère ourdit son plan avec Père dans le secret du
bureau dont la porte entrebâillée laissa parfois filtrer des éclats
de voix. Quitte à se serrer la ceinture, elle décupla d’ardeur dans
ses manœuvres pour réaliser ma mise à l’écart. La soudaine
abondance de courrier en provenance de Nancy m’inquiéta. Je commençai
à redouter l’instant où Père m’appellerait dans son bureau pour
m’annoncer, magnanime, avec une bonhomie inconsciente, entre deux
bouffées de son éternel mégot de gauloise : — Mon grand..., Un qualificatif employé en de solennelles occasions, plus
souvent l’augure d’une catastrophe que celui d’une bonne nouvelle. — Mon grand...., alors qu’un ironique rond de fumée
viendrait planer sur ma tête comme une auréole, ta mère..., « Vas-y,
accouche... » Puis,
pour se libérer d’un poids trop lourd semblant écraser sa poitrine,
il poursuivrait d’une traite et finirait comme pour m’assassiner : — Avonsdécidéquetupoursuivraistesétudes..., “une bouffée
d’air ” ..., àNancychez..., “ un râle de nicotine ”,
les jésuites. L’imminence
d’une telle catastrophe ne me laissa pas de marbre. Je devais à tous
prix trouver le moyen de sauver mes meubles. Grâce
au ciel, ou plutôt : « Bénie soyez-vous ô Mère !
Soyez remerciée pour m’avoir privé de la liberté offerte par les
instants passés à courir à votre place faire vos courses en me les
interdisant. » Seul
à la maison pendant vos mises à sac des magasins, vous me donnâtes la
possibilité de filtrer le courrier déposé dans votre boîte à
lettres. Ainsi, vous m’évitâtes de me creuser en vain la cervelle
pour trouver le moyen de prendre en main les rênes de mon avenir. Rien
de plus facile ! Depuis longtemps, à bonne école pour avoir vu Mère
opérer sa censure, je savais comment m’y prendre. Un tri sélectif en
fonction de l’oblitération pour connaître l’origine. Un passage
rapide dans le nuage de vapeur d’une bouilloire en éternelle faction
sur le bord de la cuisinière afin de décacheter sans dommage
l’enveloppe. Un examen du contenu. Enfin, pour terminer, le
dispatching vers le bureau, après un coup de colle pour tout
remettre en ordre, ou un escamotage définitif dans le secret des
profondeurs de l’oubli. Je n’avais qu’à imiter Mère. En cas de
problème, tablant sur un retard de distribution, il serait toujours
possible de repasser avec discrétion par la boîte aux lettres et d’y
glisser, en catimini, un courrier subtilisé. Bien
décidé à ne pas être pris au dépourvu, j’entamai le contrôle de
l’état d’avancement des pourparlers entre Mère et le maître geôlier
de ma future prison. La première fois, l’épaisseur de l’enveloppe
m’intrigua. Avec hâte, j’en retirai quatre grandes feuilles
noircies d’une interminable liste. A la découverte de ce que Mère
allait devoir rassembler comme lingerie, effets scolaires et éléments
de pensionnaire, je ricanai : — Ah ! Tu ne t’attendais pas à ça. Tu veux m’envoyer au
diable vauvert ? Ma vieille, t’as pas fini de couper, piquer,
faufiler, coudre, te piquer les doigts ! C’était
inscrit noir sur blanc. Elle allait être obligée de me nipper comme un
prince. Plus question de me refiler les affaires éculées du frangin. Mère
devrait sacrifier à de longues soirées de veilles. En addenda à la
liste interminable, bien en évidence sur le dernier feuillet, une somme
exprimait à combien les jésuites
estimaient la valeur de leurs pieux enseignements. Ils n’y allaient
pas avec le dos de la cuillère. A la louche ! Oui, ils y allaient carrément
à la louche. Leur cupidité était telle que c’était la paille assurée
pour Mère. « A croire que la diffusion de la sainteté est
affaire de gros sous. Il n’y a dû avoir que le Christ pour distribuer
gracieusement ses petits pains ». J’en jubilai : finis les
chiffons et l’armada des artificiels produits “ de beauté ”
destinés à satisfaire une coquetterie, et à cacher des ravages
liés au temps et au dessèchement du cœur de Mère. Elle
devrait avoir grande envie de se débarrasser de moi pour consentir à
un tel sacrifice. C’était trop énorme. Face à ces exigences, la détermination
de Mère fondrait. Elle capitulerait. Persuadé, je m’empressai de
tout remettre, dans l’enveloppe recollée, au milieu du reste du
courrier. * * * * Prise
de frénésie, Mère faufila, piqua, cousit. Plus le début des grandes
vacances approchait, plus je me pliai aux essayages. Les étagères de
mon armoire commencèrent à pleurer sous le poids de mes futures tenues
de bagnard. Victime d’une mauvaise étoile, je restai privé de moyen
d’action devant la boîte aux lettres. Hormis son habituel lot de
factures et une missive de Langres, (sans doute Grand-mère), elle
demeura obstinément vide. Je me sentis impuissant. A moins d’un
miracle, j’allais perdre la partie. La rentrée prochaine, maté,
jugulé, je disparaîtrais des Glycines. Pareil à la vigie d’un
bateau perdu en plein océan, scrutant la désolante platitude de son
environnement, avant de se laisser engloutir par le néant, je
contemplai l’absence persistante de courrier jésuitique. Perdu !
Si rien n’arrivait, pris dans le tourbillon engendré par un pauvre
petit zéro, engoncé dans un uniforme austère, mi-septembre, je
sombrerais à tout jamais dans les abysses de mon infortune. Je commençai
à regretter d’avoir cédé à la joie de voir Mère s’éreinter
dans ses travaux de couture plutôt que d’avoir détruit la lettre : — Foutu, j’étais foutu !... Enfin,
merveilleuse, inespérée, le facteur glissa la missive tant redoutée
entre mes doigts : — Tiens ! Petit, apporte la vite à ta mère. Je crois
qu’elle n’attend plus qu’elle pour ta rentrée. « La
vache ! La peau de vache ! Même le facteur était au courant !
Tant pis, elle ne l’aura pas. » J’oubliai
toute précaution. Je m’empressai de déchiffrer le contenu : Chère
madame, ....faute
d’un premier versement, qui n’aurait pas été effectué avant le
quinze de ce mois et correspondant
au premier trimestre de la
pension de votre enfant Hervé, nous ne pourrons donner suite à votre
demande d’inscription de celui-ci pour la prochaine rentrée
scolaire..... J’en
aurais hurlé de joie. Inutile de m’alarmer, mon salut reposait entre
mes mains. Il suffisait de planquer cette lettre pendant huit jours dans
mon bureau bancal, bien à l’abri sous une pile des cahiers, avant
d’aller la réinjecter en tout innocence dans la boîte. De toute façon,
mon geste n’imiterait que celui de Mère quand elle escamotait les
factures litigieuses de ses futiles achats personnels susceptibles de
provoquer le courroux de Père. Nous en connaissions bien les retombées :
pour rééquilibrer le budget familial, cela déclenchait sans coup férir
un plan ORSEC diététique de deux semaines. Quinze jours d’un bon régime
alimentaire à base de pommes vapeurs en robe des champs sur lie de
harengs saurs aux repas du midi et en gaufres le soir pour les trois
derniers du clan Schwartz. Parfois c’était pire. Cela tournait
vinaigre et finissait dans un pain sec qu’une larme de beurre, ou
mieux de margarine, parvenait à peine à attendrir. Paré
de la pureté du lys, j’observai la laborieuse progression du travail
de Mère. Soudain je constatai un
ralentissement, puis de l’arrêt total de la machine à coudre : « Mère
avait-elle fini mon trousseau ? Remettait-elle la suite de son ouvrage
aux vacances, lorsque nous serions loin d’elle ? Ou bien, était-ce
le prochain départ de Benoît pour l’école d’officiers de Saint
Maixent qui, la plongeait dans l’angoisse, lui coupait les bras ? » La
lettre subtilisée toujours en instance secrète dans mon piteux bureau,
je ne compris rien à ce changement d’attitude. Devant une machine à
coudre en grève, encombrée d’un amas de tissus inutiles, bariolés,
aux teints moroses, acheté au rabais chez “ Toto Soldes ”,
je m’interrogeai : « Trouvant la pension des jésuites trop
douce pour moi, l’incorporation de Benoît lui aurait-elle donné
l’idée de changer son fusil d’épaule ? Pour me soumettre à
leur discipline militaire, oserait-elle me catapulter chez les enfants
de troupe ? » Je
devais savoir. Je ne pouvais moisir dans cet état d’incertitude.
D’autant plus qu’il s’agissait de moi, de mon futur. Aussi, sans
plus attendre, je risquai le tout pour le tout. Je m’empressai de
glisser le courrier jésuitique dans la boîte aux lettres. Le sort en
était jeté. Advienne
que pourra ! Mon
geste téméraire ne provoqua pas la moindre réaction de la tutelle.
J’en restai pantois. J’allais croire la menace envolée. Quand,
mi-juin, heureux d’une absence de devoirs liée à l’approche des
vacances, ou à la fainéantise de monsieur Vachet, je sursautai :
— Hervé !... —
.... ? — Hervé ! Viens voir..., ton père t’attend ! Perdu
dans le tri de vieilles planches de caisses de récupération pour aider
Bernard dans la construction d’une cabane de deux mètres sur deux,
qu’il érigeait sous les ombrages de mon tilleul, cet appel sonore,
comme un fluide glacial, me figea les sangs. — Aie !.. Ça
y était ! Après un silence, entretenu avec art pendant un mois, juste
pour me faire languir, la haute autorité se décidait enfin à me dévoiler
le tarot de mon avenir. Devant le manque de réaction de Mère à la
lecture de la lettre des jésuites, j’augurais du pire. Avec
appréhension, je gagnai un bureau, où Père, installé dans son
fauteuil, entouré d’un nuage de fumée, m’attendait. Plongé dans
la réalité subite d’un scénario déjà imaginé, je courbai l’échine
comme si j’allais recevoir le ciel sur la tête. Tremblant,
j’attendis. La sentence tarda à franchir le bord des lèvres de Père.
Enfin : — Hum....!, “ raclement de gorge pour éclaircir une
voix rendue pareille à une voix d’outre-tombe par une
surconsommation de tabac”... — Bon !... Heu ! Tu sais, nous ne faisons pas de différence
entre vous...., mais..., “ encore une bouffée de mégot pour se
donner de l’assurance ”. — Quoi ? Pas de différences ? « Que
vivais-je avec eux depuis ma naissance ? Les différences, avec mon
habituel lot de corvées, tout auréolé de la froideur de Mère, les
différences, je ne connaissais que ça ! Ah, Père si vous n’étiez
pas aussi aveugle, et un peu plus présent, au lieu de toujours vous éreinter
pour amasser quatre sous dilapidés sans vergogne par Mère et Grand-mère
! » Je
bouillais. Père hésita, comme prêt à se noyer, se jeta à l’eau : — On ne peut pas t’envoyer à Saint Augustin car tu sais...,
“ encore une volute de fumée bleuâtre ”..., la vie est
de plus en plus chère... Et puis, Grand-mère a des ennuis avec la
maison de Langres, de grosses réparations... Nous ne pouvons l’aider
et t’envoyer suivre des études comme ton frère.... Alors... « C’était
donc ça, la fameuse lettre de Langres !
Grand-mère encore acculée à la ruine en appelait au trésor
public Schwartz. Alors ? S’il n’y avait pas assez d’argent
pour me coller à Saint Augustin, il y en aurait encore bien moins pour
que j’aille crever chez les Jésuites ! » La
voilà donc la cause de l’arrêt brutal de la machine à coudre !
J’attendis la suite avec impatience. — Heu !... Enfin tu comprends ! Ta mère et moi, nous avons décidé
de te mettre au Lycée d’Epinal au mois d’octobre... Le
Lycée ! L’ouverture sur un monde dont la haute ceinture des Glycines
nous protégeait. Cela me parut si impensable que j’en rougis d’un
bonheur difficile à contenir. Ce rouge, comme une façade, trompa Mère.
Persuadée de voir en lui le reflet de ma déception de ne pas suivre
les traces de Nanard, elle s’embourba dans de fausses justifications : — De toute façon, si on ne veut pas vous priver..., Saint
Augustin..., les études..., le séminaire... tout cela coûte cher !
D’ailleurs, il n’y a pas d’autre solution. Et puis...
Et,
s’enfonçant encore plus, alors qu’en elle-même, elle devait penser
: « Vraiment,
ce serait trop bête de me serrer la vis pour un avorton de ton genre »,
elle conclut : — C’était cela ou alors, plus de vacances ! Père,
sans doute remué par un souvenir de Corse et du farniente, prit le
relais : — Ah ! Oui, les vacances..., “ une nouvelle clope vint
s’embraser sur le bout incandescent de son vieux mégot tout
baveux de nicotine”, « Qu’allait-il
bien me pondre ? » Mère
coupa court et reprit la direction des débats. De son déluge de
paroles je ne retins que : — Avec Bernard, tu iras chez oncle Edouard au mois de
juillet. Au mois d’août, tante Prudence se charge de vous emmener en
Corse avec Grand-mère... —
..... — Nous, nous ne pourrons vous accompagner, nous devons nous
occuper de Langres...., — Ouste ! De l’air ! Va rejoindre ton frère. Je
m’enfuis cacher ma joie sous mon tilleul. Si
Mère n’avait pas autant fait preuve de froideur à mon égard, sous
l’avalanche de ces bonnes nouvelles, je me serais jeté dans ses bras
de reconnaissance. Mais, je n’étais pas dupe. Je savais : si
j’échappais à l’infernale pension des jésuites, je devais mon
salut à l’aveugle obéissance de Mère vis-à-vis de la sienne et à
sa répulsion à affecter son bien être. Peu importe ! Tout cela, c’était
des salades de grandes personnes. Pourvu
que je n’y laisse pas de plume, Mère pouvait magouiller, je ne
tenterais rien pour l’en empêcher. Bien sûr, chez oncle Edouard, le
curé de la famille, dans son presbytère, je devrai m’accommoder
d’une grand-mère avare dans ses marques d’affection à mon égard.
Habitué à composer avec l’indifférence affective de Mère, avec
Grand-mère cela ne pourrait être pire. Et puis, cela ne durerait
qu’une quinzaine avant de surgir, en Corse, au milieu d’une palanquée
de cousins, pétillants de vie, prêts à m’embarquer dans leurs
quatre cents coups. « Deux
mois de vacances sans l’ombre de Mère ! De quoi être heureux
comme un pape ». |