Le Chant Du Coucou

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Chapitre V

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Chapitre VII

Chapitre VII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

Chapitre XIII

Chapitre XIV

Chapitre XV

Chapitre XVI

Chapitre XVII

Chapitre XVIII

Chapitre XIX

Chapitre XX

Chapitre XXI

Chapitre XXII

Chapitre XXIII

Chapitre XXIV

Chapitre XI

L

a semaine n’en était pas encore à son apogée, monsieur Fougerol, mon carnet baillant ma forfaiture en main, se prit pour Dieu le Père. Raide comme la Justice, il m’extirpa des rangs prêts à s’engouffrer dans leur classe. Pris au piège, comme un rat dans son trou, je le fixai de toute la pureté de mon regard d’azur. Puis, je m’emberlificotai, avec outrecuidance, dans les mailles d’une explication douteuse :

  C’est pas ma faute,... c’est le stylo qui a coulé... Alors j’ai gommé la tache...

Loin d’être convaincu le directeur souligna l’énormité du mensonge.

  Schwartz, gronda-t-il de sa voix caverneuse, vous êtes bien sûr de ce que vous contez-là ? Ne serait-ce pas plutôt une de vos tentatives pour échapper à une juste punition de votre mère ?

— .....!, le visage cramoisi, des perles d’angoisses sur le front, je restai coi. 

Dans la cour silencieuse, où même les mouches semblaient s’être tues, face à une classe attentive, mes orteils crispés incapables de se transformer en tarière pour me faire disparaître sous terre, je fus pris par surprise. Rapide comme, l’éclair, fracassante comme le tonnerre, la grosse patte velue du directeur s’affala sur ma joue et faillit m’envoyer à terre. Puis, devant la persistance de mon silence, une absence totale de larmes, et la limpidité de mon œil toujours en train de le scruter, d’un :

  Retournez en classe, petit insolent ! Je verrai avec vos parents pour la suite à donner à votre acte, lissant ses vieilles bacchantes d’un geste victorieux, il se délecta de la menace empoisonnée dont il venait de me gratifier. Enfin, il disparut dans son bureau.

« Le monstre ! Au lieu de traiter cette affaire entre hommes, il en appelait à la droiture de Mère. Il préférait s’en remettre à elle pour décider de la punition. Il allait y avoir du sport ! »

Tout en essayant d’apaiser le feu de ma joue, je ruminai en silence :

  Espèce d’empaffé, t’as vraiment de la chance que l’organisme de protection de l’enfance soit inexistant, sinon, je te le jure, je t’en aurais fait voir de toutes les couleurs.

Rappelé à la réalité par monsieur Vachet, j’oubliai l’algarade et le feu de ma joue. Je planchai afin de combler l’immense profondeur de mes lacunes. Je crus l’incident clos.

Je n’attendis pas longtemps avant de percevoir les effets des paroles prophétiques de monsieur Fougerol. Cueilli dès la sonnerie de la cloche, Mère me propulsa, sans ménagement, dans le bureau directorial. La fête commençait. 

Faute de pouvoir me tenir sous sa coupe par mes boucles blondes, sacrifiées chez un coiffeur, Mère saisit au vol mon oreille gauche à l’arracher. Furibonde, rouge à s’étouffer, elle me cracha le souffre de ses vociférations sous l’œil, patibulaire et glacial, de monsieur Fougerol.

Silencieux, morfondu, mais non repenti, je restai impassible face au déluge des :

  Un voyou ! Tu n’es qu’un sinistre voyou. tu ne vaux pas mieux que les gamins des rues,

  Les enfants de troupe, la maison de correction...

  Tu ne mérites rien d’autre...

  Il m’aura tout fait celui-là ! Un faussaire dans ma maison ! C’est le diable en personne !... Tu vas voir espèce de....,

Je la laissai s’époumoner. En attendant la fin de sa tempête, je snobai le balancement du fauteuil du directeur, rythmé par les quatre vérités de Mère. Je m’interrogeai :

— .... ?

« Qu’allait-elle encore m’assener ? »

  Attends un peu que je t’envoie à Nancy en pension chez les Jésuites à la rentrée... Tu vas voir ton père...

L’ardeur vindicative de Mère semblait inépuisable et monsieur Fougerol, lassé de ces cris désordonnés capables de lui détruire les tympans, décida à mettre un terme au ridicule de la cacophonie de Mère :

  En attendant, mon petit, vous viendrez jeudi matin. Une bonne journée au pain sec et à l’eau vous fera réfléchir...

Il extirpa son opulente personne d’un fauteuil éreinté. Pour clore le « Concert d’Orgues de Staline » de Mère, il nous poussa vers la sortie tout en chuchotant :

   N’en faites pas trop... Il a compris. Il n’est pas près de recommencer, à peine audible.

Une joue marquée, une oreille à moitié décollée, je ne m’en tirais pas trop mal. Les effets corporels de la tempête n’étaient pas plus douloureux qu’un genou ou un coude victime d’une mauvaise chute. Stoïque, les yeux aussi secs que le désert de Gobi, j’affichai ma résistance. Pourtant, sous la crainte du fil de l’épée de Damoclès brandie par Mère, je pleurais ma désolation :

« Les Jésuites ! La pension chez les Jésuites ! »

Un tel exutoire, pour juguler mon penchant naturel à mettre mes tares en valeurs, allait permettre à Mère de gommer ma présence à la maison. Enchaîné aux fers de la vertu, dans ce bagne d’hypocrites, je courrai à ma déperdition. Une telle sanction était capable d’engendrer une dépression. Pourtant, je me révélai d’une essence si rare que ma seule obsession fut :

« Comment éviter le massacre ? »

Après la réaction de Mère, j’aurais eu tort de ne pas appréhender celle de Père à son retour quand, dans son immense bonté, elle lui aurait tout conté par le menu. J’en fus pour mes frais. Rien ! Elle ne laissa rien transpirer. Je compris : l’affaire était sérieuse. Si Mère agissait ainsi, c’est qu’elle entendait mener son plan jusqu’au bout. Quitte à se serrer la ceinture quelque peu pour payer la pension, elle allait entreprendre un subtil travail de persuasion. Et, le moment venu, pour décider de mes études secondaires, Père conclurait :

  Envoyons-le en pension à Nancy chez les pères Jésuites !

Cela commençait à sentir le roussi. Dans une telle ambiance, quel intérêt à parler de mon tête-à-tête avec un quignon de pain rassis, face aux tartines beurrées, au pâté-jambon et au kil de gros rouge d’un Vachet chargé de surveiller le pique-nique de mon jeudi pénitentiaire ? A part l’ampoule de mon majeur, gagnée dans un exercice d’écriture titanesque imposé, malgré la mauvaise volonté d’une plume sergent-major vite remplacée par une des infâmes gauloises de mon bourreau, je n’en retirai aucun profit. Mon seul plaisir fut de faire languir le père Vachet, à dix-sept heures trente, lorsque, avec son envie mal dissimulée de prendre la tangente, sous une fausse clémence,  il me jeta :

  Allez Schwartz, je vous libère. N’en parlons plus. d’un :

  M’sieur, j’peux pas, j’ai pas fini..., je le renvoyai se trémousser sur sa chaise.

Au bout de dix minutes, de plus en plus pressé de rejoindre je ne sais quelle nana, il  osa insister :

  Allez ! Filez !

Je tenais ma vengeance :

  M’sieur, j’peux pas rentrer, il n’y a personne à la maison avant dix-huit heures trente.

Et, tandis qu’il se trémoussait sur sa chaise avec impatience je jubilai :

« Pas de pitié mon salaud ! Si je suis avec toi, c’est ta faute. Je vais pas te permettre de satisfaire ton envie de prendre la poudre d’escampette. Et puis, que tu te fasses engueuler pour ton retard, c’est tout à fait normal. Ça t’apprendra ! »

 

*

*    *

*

 

Conciliabules, âpres discussions, calculs savants, sournoises persuasions, quand elle me pensait endormis, Mère ourdit son plan avec Père dans le secret du bureau dont la porte entrebâillée laissa parfois filtrer des éclats de voix. Quitte à se serrer la ceinture, elle décupla d’ardeur dans ses manœuvres pour réaliser ma mise à l’écart. La soudaine abondance de courrier en provenance de Nancy m’inquiéta. Je commençai à redouter l’instant où Père m’appellerait dans son bureau pour m’annoncer, magnanime, avec une bonhomie inconsciente, entre deux bouffées de son éternel mégot de gauloise :

  Mon grand...,

 Un qualificatif employé en de solennelles occasions, plus souvent l’augure d’une catastrophe que celui d’une bonne nouvelle.

  Mon grand...., alors qu’un ironique rond de fumée viendrait planer sur ma tête comme une auréole, ta mère...,

« Vas-y, accouche... »

Puis, pour se libérer d’un poids trop lourd semblant écraser sa poitrine, il poursuivrait d’une traite et finirait comme pour m’assassiner :

  Avonsdécidéquetupoursuivraistesétudes..., “une bouffée d’air ” ..., àNancychez..., “ un râle de nicotine ”, les jésuites.

L’imminence d’une telle catastrophe ne me laissa pas de marbre. Je devais à tous prix trouver le moyen de sauver mes meubles.

Grâce au ciel, ou plutôt : « Bénie soyez-vous ô Mère !   Soyez remerciée pour m’avoir privé de la liberté offerte par les instants passés à courir à votre place faire vos courses en me les interdisant. »  Seul à la maison pendant vos mises à sac des magasins, vous me donnâtes la possibilité de filtrer le courrier déposé dans votre boîte à lettres. Ainsi, vous m’évitâtes de me creuser en vain la cervelle pour trouver le moyen de prendre en main les rênes de mon avenir.

Rien de plus facile ! Depuis longtemps, à bonne école pour avoir vu Mère opérer sa censure, je savais comment m’y prendre. Un tri sélectif en fonction de l’oblitération pour connaître l’origine. Un passage rapide dans le nuage de vapeur d’une bouilloire en éternelle faction sur le bord de la cuisinière afin de décacheter sans dommage l’enveloppe. Un examen du contenu. Enfin, pour terminer, le  dispatching vers le bureau, après un coup de colle pour tout remettre en ordre, ou un escamotage définitif dans le secret des profondeurs de l’oubli. Je n’avais qu’à imiter Mère. En cas de problème, tablant sur un retard de distribution, il serait toujours possible de repasser avec discrétion par la boîte aux lettres et d’y glisser, en catimini, un courrier subtilisé.

Bien décidé à ne pas être pris au dépourvu, j’entamai le contrôle de l’état d’avancement des pourparlers entre Mère et le maître geôlier de ma future prison. La première fois, l’épaisseur de l’enveloppe m’intrigua. Avec hâte, j’en retirai quatre grandes feuilles noircies d’une interminable liste. A la découverte de ce que Mère allait devoir rassembler comme lingerie, effets scolaires et éléments de pensionnaire, je ricanai :

  Ah ! Tu ne t’attendais pas à ça. Tu veux m’envoyer au diable vauvert ? Ma vieille, t’as pas fini de couper, piquer, faufiler, coudre, te piquer les doigts !

C’était inscrit noir sur blanc. Elle allait être obligée de me nipper comme un prince. Plus question de me refiler les affaires éculées du frangin. Mère devrait sacrifier à de longues soirées de veilles. En addenda à la liste interminable, bien en évidence sur le dernier feuillet, une somme exprimait  à combien les jésuites estimaient la valeur de leurs pieux enseignements. Ils n’y allaient pas avec le dos de la cuillère. A la louche ! Oui, ils y allaient carrément à la louche. Leur cupidité était telle que c’était la paille assurée pour Mère. « A croire que la diffusion de la sainteté est affaire de gros sous. Il n’y a dû avoir que le Christ pour distribuer gracieusement ses petits pains ». J’en jubilai : finis les chiffons et l’armada des artificiels produits “ de beauté ” destinés à satisfaire une coquetterie, et à cacher des ravages  liés au temps et au dessèchement du cœur de Mère. Elle devrait avoir grande envie de se débarrasser de moi pour consentir à un tel sacrifice. C’était trop énorme. Face à ces exigences, la détermination de Mère fondrait. Elle capitulerait. Persuadé, je m’empressai de tout remettre, dans l’enveloppe recollée, au milieu du reste du courrier.

 

*

*    *

*

 

Prise de frénésie, Mère faufila, piqua, cousit. Plus le début des grandes vacances approchait, plus je me pliai aux essayages. Les étagères de mon armoire commencèrent à pleurer sous le poids de mes futures tenues de bagnard. Victime d’une mauvaise étoile, je restai privé de moyen d’action devant la boîte aux lettres. Hormis son habituel lot de factures et une missive de Langres, (sans doute Grand-mère), elle demeura obstinément vide. Je me sentis impuissant. A moins d’un miracle, j’allais perdre la partie. La rentrée prochaine, maté, jugulé, je disparaîtrais des Glycines. Pareil à la vigie d’un bateau perdu en plein océan, scrutant la désolante platitude de son environnement, avant de se laisser engloutir par le néant, je contemplai l’absence persistante de courrier jésuitique. Perdu ! Si rien n’arrivait, pris dans le tourbillon engendré par un pauvre petit zéro, engoncé dans un uniforme austère, mi-septembre, je sombrerais à tout jamais dans les abysses de mon infortune. Je commençai à regretter d’avoir cédé à la joie de voir Mère s’éreinter dans ses travaux de couture plutôt que d’avoir détruit la lettre :

  Foutu, j’étais foutu !...

Enfin, merveilleuse, inespérée, le facteur glissa la missive tant redoutée entre mes doigts :

  Tiens ! Petit, apporte la vite à ta mère. Je crois qu’elle n’attend plus qu’elle pour ta rentrée.

« La vache ! La peau de vache ! Même le facteur était au courant ! Tant pis, elle ne l’aura pas. »

J’oubliai toute précaution. Je m’empressai de déchiffrer le contenu :

 

Chère madame,

 

....faute d’un premier versement, qui n’aurait pas été effectué avant le quinze de ce mois et  correspondant au premier trimestre de  la pension de votre enfant Hervé, nous ne pourrons donner suite à votre demande d’inscription de celui-ci pour la prochaine rentrée scolaire.....

 

J’en aurais hurlé de joie. Inutile de m’alarmer, mon salut reposait entre mes mains. Il suffisait de planquer cette lettre pendant huit jours dans mon bureau bancal, bien à l’abri sous une pile des cahiers, avant d’aller la réinjecter en tout innocence dans la boîte. De toute façon, mon geste n’imiterait que celui de Mère quand elle escamotait les factures litigieuses de ses futiles achats personnels susceptibles de provoquer le courroux de Père. Nous en connaissions bien les retombées : pour rééquilibrer le budget familial, cela déclenchait sans coup férir un plan ORSEC diététique de deux semaines. Quinze jours d’un bon régime alimentaire à base de pommes vapeurs en robe des champs sur lie de harengs saurs aux repas du midi et en gaufres le soir pour les trois derniers du clan Schwartz. Parfois c’était pire. Cela tournait vinaigre et finissait dans un pain sec qu’une larme de beurre, ou mieux de margarine, parvenait à peine à attendrir.

Paré de la pureté du lys, j’observai la laborieuse progression du travail de Mère. Soudain je constatai  un ralentissement, puis de l’arrêt total de la machine à coudre :

« Mère avait-elle fini mon trousseau ? Remettait-elle la suite de son ouvrage aux vacances, lorsque nous serions loin d’elle ? Ou bien, était-ce le prochain départ de Benoît pour l’école d’officiers de Saint Maixent qui, la plongeait dans l’angoisse, lui coupait les bras ? »

La lettre subtilisée toujours en instance secrète dans mon piteux bureau, je ne compris rien à ce changement d’attitude. Devant une machine à coudre en grève, encombrée d’un amas de tissus inutiles, bariolés, aux teints moroses, acheté au rabais chez “ Toto Soldes ”, je m’interrogeai : « Trouvant la pension des jésuites trop douce pour moi, l’incorporation de Benoît lui aurait-elle donné l’idée de changer son fusil d’épaule ? Pour me soumettre à leur discipline militaire, oserait-elle me catapulter chez les enfants de troupe ? »

Je devais savoir. Je ne pouvais moisir dans cet état d’incertitude. D’autant plus qu’il s’agissait de moi, de mon futur. Aussi, sans plus attendre, je risquai le tout pour le tout. Je m’empressai de glisser le courrier jésuitique dans la boîte aux lettres. Le sort en était jeté.

Advienne que pourra !

Mon geste téméraire ne provoqua pas la moindre réaction de la tutelle. J’en restai pantois. J’allais croire la menace envolée. Quand, mi-juin, heureux d’une absence de devoirs liée à l’approche des vacances, ou à la fainéantise de monsieur Vachet, je sursautai :   

  Hervé !...

— .... ?

  Hervé ! Viens voir..., ton père t’attend !

Perdu dans le tri de vieilles planches de caisses de récupération pour aider Bernard dans la construction d’une cabane de deux mètres sur deux, qu’il érigeait sous les ombrages de mon tilleul, cet appel sonore, comme un fluide glacial, me figea les sangs.

  Aie !..

Ça y était ! Après un silence, entretenu avec art pendant un mois, juste pour me faire languir, la haute autorité se décidait enfin à me dévoiler le tarot de mon avenir. Devant le manque de réaction de Mère à la lecture de la lettre des jésuites, j’augurais du pire. Avec  appréhension, je gagnai un bureau, où Père, installé dans son fauteuil, entouré d’un nuage de fumée, m’attendait. Plongé dans la réalité subite d’un scénario déjà imaginé, je courbai l’échine comme si j’allais recevoir le ciel sur la tête. Tremblant, j’attendis. La sentence tarda à franchir le bord des lèvres de Père. Enfin :

  Hum....!, “ raclement de gorge pour éclaircir une voix rendue pareille à une voix d’outre-tombe  par une surconsommation de tabac”...

  Bon !... Heu ! Tu sais, nous ne faisons pas de différence entre vous...., mais..., “ encore une bouffée de mégot pour se donner de l’assurance ”.

  Quoi ? Pas de différences ?

« Que vivais-je avec eux depuis ma naissance ? Les différences, avec mon habituel lot de corvées, tout auréolé de la froideur de Mère, les différences, je ne connaissais que ça ! Ah, Père si vous n’étiez pas aussi aveugle, et un peu plus présent, au lieu de toujours vous éreinter pour amasser quatre sous dilapidés sans vergogne par Mère et Grand-mère ! »

Je bouillais. Père hésita, comme prêt à se noyer, se jeta à l’eau :

  On ne peut pas t’envoyer à Saint Augustin car tu sais..., “ encore une volute de fumée bleuâtre ”..., la vie est de plus en plus chère... Et puis, Grand-mère a des ennuis avec la maison de Langres, de grosses réparations... Nous ne pouvons l’aider et t’envoyer suivre des études comme ton frère.... Alors...

« C’était donc ça, la fameuse lettre de Langres !  Grand-mère encore acculée à la ruine en appelait au trésor public Schwartz. Alors ? S’il n’y avait pas assez d’argent pour me coller à Saint Augustin, il y en aurait encore bien moins pour que j’aille crever chez les Jésuites ! »

La voilà donc la cause de l’arrêt brutal de la machine à coudre ! J’attendis la suite avec impatience.

  Heu !... Enfin tu comprends ! Ta mère et moi, nous avons décidé de te mettre au Lycée d’Epinal au mois d’octobre...

Le Lycée ! L’ouverture sur un monde dont la haute ceinture des Glycines nous protégeait. Cela me parut si impensable que j’en rougis d’un bonheur difficile à contenir. Ce rouge, comme une façade, trompa Mère. Persuadée de voir en lui le reflet de ma déception de ne pas suivre les traces de Nanard, elle s’embourba dans de fausses justifications :

  De toute façon, si on ne veut pas vous priver..., Saint Augustin..., les études..., le séminaire... tout cela coûte cher ! D’ailleurs, il n’y a pas d’autre solution. Et puis... 

Et, s’enfonçant encore plus, alors qu’en elle-même, elle devait penser :

« Vraiment, ce serait trop bête de me serrer la vis pour un avorton de ton genre », elle conclut :

  C’était cela ou alors, plus de vacances !

Père, sans doute remué par un souvenir de Corse et du farniente, prit le relais :

  Ah ! Oui, les vacances..., “ une nouvelle clope vint s’embraser sur le bout incandescent de son vieux mégot  tout baveux de nicotine”,

« Qu’allait-il bien me pondre ? »

Mère coupa court et reprit la direction des débats. De son déluge de paroles je ne retins que :

   Avec Bernard, tu iras chez oncle Edouard au mois de juillet. Au mois d’août, tante Prudence se charge de vous emmener en Corse avec Grand-mère...

— .....

  Nous, nous ne pourrons vous accompagner, nous devons nous occuper de Langres....,

  Ouste ! De l’air ! Va rejoindre ton frère.

Je m’enfuis cacher ma joie sous mon tilleul.

Si Mère n’avait pas autant fait preuve de froideur à mon égard, sous l’avalanche de ces bonnes nouvelles, je me serais jeté dans ses bras de reconnaissance. Mais, je n’étais pas dupe. Je savais : si j’échappais à l’infernale pension des jésuites, je devais mon salut à l’aveugle obéissance de Mère vis-à-vis de la sienne et à sa répulsion à affecter son bien être. Peu importe ! Tout cela, c’était des salades de grandes personnes. Pourvu  que je n’y laisse pas de plume, Mère pouvait magouiller, je ne tenterais rien pour l’en empêcher. Bien sûr, chez oncle Edouard, le curé de la famille, dans son presbytère, je devrai m’accommoder d’une grand-mère avare dans ses marques d’affection à mon égard. Habitué à composer avec l’indifférence affective de Mère, avec Grand-mère cela ne pourrait être pire. Et puis, cela ne durerait qu’une quinzaine avant de surgir, en Corse, au milieu d’une palanquée de cousins, pétillants de vie, prêts à m’embarquer dans leurs quatre cents coups.

« Deux mois de vacances sans l’ombre de Mère ! De quoi être heureux comme un pape ».